Il est 7h30, je quitte mon hôtel de Masuda pour me rendre à la gare et prendre le train local pour Hagi, une petite ville de la préfecture de Yamaguchi. Le ciel est dégagé et une belle journée ensoleillée s’annonce, ce qui est idéal car j’ai prévu de louer un vélo pour pouvoir visiter plus facilement des endroits plutôt éloignés les uns des autres. Le temps du trajet me permet de relire mon planning des visites de la journée. Comme d’habitude, j’ai identifié les endroits où je souhaite aller en fonction de ce que j’ai lu, vu, ou discuté, mais je n’ai pas trop regardé en détail l’histoire et les spécificités de ces lieux pour garder le plaisir de l’émerveillement et de la découverte. Je me rappelle juste que quand j’ai découvert le site de la ville de Hagi, j’ai eu un coup de cœur instantané en voyant le nombre d’endroits qui semblaient incroyables pour une ville si peu connue ! J’ai ainsi découvert plus en détail l’histoire de cette région au fil des visites et rencontres, et je pense que c’est essentiel d’en connaître la base pour apprécier les premiers lieux à leur juste valeur. Je vais donc vous présenter rapidement le domaine de Chôshû.

Chôshû était le domaine de la famille Môri, elle-même héritière des Ôe, une des plus grandes familles du Japon. A son apogée au 16ème siècle, la province de Chôshû s’étendait sur toute la région actuelle du Chûgoku (du Kansai à l’extrémité ouest de l’île principale). Pendant la période des grandes guerres, le daimyô Môri Terumoto s’allia à Toyotomi Hideyoshi. Leur défaite à la bataille de Sekigahara en 1600 face à Tokugawa Ieyasu causa la chute de Chôshû, et son territoire fut réduit à la seule province actuelle de Yamaguchi, soit seulement un quart de son ancienne superficie ! Depuis cette période-là, les habitants de la région gardèrent une grande hostilité envers le gouvernement des Tokugawa et furent les premiers à participer à son renversement.
Quand celui-ci arriva, à la Restauration Meiji, Chôshû en fut l’un des principaux artisans. Son importance dans la politique perdura depuis, comme le prouve cette statistique : un gouvernement sur cinq depuis Meiji a été dirigé par un Premier Ministre né ou élu à Yamaguchi, le nouveau nom du domaine de Chôshû.

Fonderie d’artillerie à trois fourneaux découverte en 2000

L’école Shôka Sonjuku est proche de la gare, c’est donc par elle que je commence naturellement mes visites. Cet établissement était une école privée fondée en 1824 par l’oncle de Yoshida Shôin, avant que celui-ci la dirige en 1857 et forme en une année seulement les futurs acteurs de la Restauration Meiji. Yoshida Shôin y acceptait les élèves indépendamment de leur statut social. Il fut exécuté à seulement 29 ans par le gouvernement de Tokugawa suite aux nombreux troubles qu’il avait causés. Son esprit courageux et sincère s’est retrouvé chez ses élèves, notamment ceux du groupe des « Cinq de Chôshû ».

Dans l’école Shôka Sonjuku
Pièce principale d’enseignement
L’atmosphère paisible entre les bâtiments

L’école de Yoshida Shôin faisait apparaitre les prémices d’un grand changement. En formant de nombreux samouraïs de rang moyen et en les éduquant à sa façon, Shôka Sonjuku créait toute une génération de lettrés courageux coincés entre le gouvernement et une hiérarchie apathique. De cette frustration est née un mouvement de rébellion pour un renouveau du Japon et la survie de Chôshû, qui prit de l’ampleur à la mort de Yoshida Shôin. Il fut décidé d’envoyer (même si c’était illégal alors) un groupe de jeunes samouraïs à l’étranger pour étudier les domaines dominés par les Occidentaux et ainsi renforcer Chôshû et le Japon. Grâce à l’aide de Thomas Glover, le célèbre marchand de Nagasaki, cinq jeunes purent se rendre à Londres. Parmi eux, deux anciens élèves de Yoshida Shôin. A leur retour au Japon, ils devinrent les meneurs de leur région, puis ceux de l’armée qui renversa le gouvernement. Ils eurent tous les cinq une grande part dans la Restauration Meiji et l’industrialisation extrêmement rapide du Japon. Inoue Kaoru fut entre autres Ministre des Affaires étrangères, Endô Kinsuke est connu comme le Père de la monnaie nationale tandis que Nomura Yakichi est lui considéré comme le Père des chemins de fer japonais et Yamao Yôzô celui de l’ingénierie.
Itô Hirobumi devint le premier Premier Ministre du Japon, lui qui fut un élève direct de Yoshida Shôin. C’est sa maison de Tokyo que je suis allé visiter ensuite. Elle a été démantelée puis reconstruite à Hagi, à côté de son ancienne maison dans laquelle il vivait jusqu’en 1868. Cette demeure est absolument splendide, et le soleil matinal ajoutait une luminosité absolument magnifique ! (voir la photo en tête d’article)

La lanterne avec un emblème fait par lui-même
Plein de couloirs magnifiques comme celui-ci

Très enthousiasmé par ce début de matinée historique, je continue à parcourir les rues de ce très agréable quartier résidentiel pour me rendre au temple Tôkôji. Fondé en 1691 par le troisième seigneur du clan Môri, il est architecturalement original car appartenant à la secte de bouddhisme zen Ôbaku, importée de Chine. L’influence chinoise se fait sentir dès la première porte rouge, puis à la troisième porte à 2 étages ainsi que dans le hall principal honden.
Le temple est surtout connu pour son cimetière situé derrière le hall principal, en pleine forêt. Conformément au style funéraire chinois shobokuso, les tombes des daimyô (seigneurs du domaine) des générations paires et impaires sont séparées. Ici se trouvent les tombes des seigneurs impairs à partir du troisième, les autres sépultures étant dans le temple Daishô-in, de l’autre côté de la ville. Ces tombes sont entourées de lanternes de pierre, offertes par les vassaux en signe de loyauté. Il y en a plus de 500 ! L’atmosphère dans ce cimetière est complètement mystique, il y règne une grande sérénité.

Première porte du Tôkôji
Troisième porte sanmon
Arrivée au cimetière
Un lieu mystique !

Voici la fin de matinée qui approche, et je descends vers le centre-ville pour me rendre à la Meirin Gakusha. Au milieu d’une ville tout à fait normale, certains magnifiques bâtiments en bois apparaissent ici et là, laissant présager de belles découvertes lors de ma déambulation à vélo.
L’école Meirinkan du domaine de Chôshû a été créée en 1719 par le daimyô Môri Yoshimoto pour éduquer les enfants du clan. Elle se situait dans le sannomaru, la partie la plus extérieure du château, avant d’être déplacée puis agrandie 130 ans plus tard. Sa superficie totale était de 50000 m2 ! Comme vous pouvez le voir sur les photos suivantes, les bâtiments sont immenses… Il s’agit de la plus grande école en bois du Japon. Actuellement transformée en musée, l’ancienne école se visite, et nous pouvons ainsi rentrer dans deux des quatre grands bâtiments. Ils abritent des salles d’exposition sur l’histoire locale, les sites importants liés à la Restauration Meiji, le centre d’information pour les touristes, des bureaux et salles de classes restaurées, un restaurant, une boutique de souvenirs,… A l’extérieur, le dôjô construit pour l’entraînement aux armes est ouvert, et on dit que le célèbre samouraï Sakamoto Ryôma y est venu une fois. On peut également voir l’étang qui servait à l’entraînement à la natation et à l’équitation dans l’eau, le seul site de ce type toujours existant au Japon.

Sur le chemin de la Meirin Gakusha
Le profil des quatre grands bâtiments
…qui sont très longs !
L’entrée principale
Encore des couloirs en bois magnifiques
Salle de classe
Salle de réunion
La plus belle salle de classe, un vrai bond dans le passé !

Comme le restaurant de la Meirin Gakusha était plein à ce moment-là, j’ai décidé de me diriger vers la prochaine visite et de m’arrêter dès que je voyais un endroit propice pour une courte pause-repas. Après un bol d’udon à la bardane gobô udon, me voici de nouveau à vélo pour me rendre à l’ancienne résidence de la famille Yukawa. Les photos vues pendant la planification de ma visite m’avaient poussé à aller dans cet endroit excentré de la ville et à commencer à penser à louer un vélo, et je n’ai pas du tout regretté ce choix ! La promenade à vélo le long du canal Aibagawa est extrêmement belle et agréable. La route longe de magnifiques anciennes maisons de samouraïs, marchands, et autres personnes fortunées, devant lesquelles le canal s’écoule lentement, laissant apparaître de nombreuses carpes koi qui profitent avec chance de ce lieu exquis.
La résidence Yukawa est un bel exemple de l’utilisation de ce canal qui s’écoule entre la ville-château et un bras de la rivière Matsumoto. Comme souvent au Japon, le canal servait pour l’agriculture, mais à Hagi il permettait aussi de faire circuler de petits bateaux pour transporter des denrées essentielles vers les résidences excentrées. Dans la résidence Yukawa, qui donne directement sur le canal, tout a été réfléchi pour utiliser cette eau au maximum. Tout d’abord, une partie de l’eau a été détournée pour alimenter le ruisseau puis l’étang du joli jardin japonais. Puis, la cuisine possède un escalier qui descend directement au canal pour laver les légumes, cuisiner, faire la vaisselle et la lessive. Enfin, une ouverture dans le plancher de la salle de bain permet d’aller se laver directement dans l’eau du canal, tout en étant protégé de la vue des voisins par des stores ou des avancées en bois, comme vous pourrez le voir dans les photos suivantes.

La superbe plaque d’égout de la ville de Hagi
La beauté du canal le long de la résidence Yukawa
(tout à droite, le cache de la partie salle de bain)
Entrée de la résidence Yukawa
Les marches qui descendent au canal dans la cuisine
Une vue du jardin qu’on se plairait à contempler tous les jours
La rue fait plusieurs centaines de mètres dans ce style, c’est vraiment magique !

L’autre endroit qui m’avait de suite tenté se trouve au sud-est de la ville, et nécessite aussi un vélo pour réduire le temps de déplacement. Il s’agit de la rue Hiyako Kaimagari, une rue étroite avec des virages à angle droit et de hauts murets surplombés d’un petit toit en tuiles. Il semblerait que cette rue ait été construite pour dérouter de possibles attaquants (angles faisant penser à un cul-de-sac et absence de visibilité). Se perdre dans ces magnifiques rues préservées bordées de murets est un vrai régal, et j’avoue que j’ai fait deux fois l’aller-retour dans la rue Hiyako Kaimagari pour en profiter au maximum !
Au-dessus du toit des murets, de nombreux arbres laissent pendre de magnifiques fruits, les natsu mikan. C’est une variété d’agrume, littéralement « mandarine d’été », la spécialité locale. On l’utilise beaucoup pour des jus et des crèmes glacées. Sa culture aurait été introduite par un ancien samouraï, soucieux de trouver une autre source de revenus après la perte de son statut et de ses revenus suite à la Restauration Meiji.

J’avais gardé le centre historique pour la suite de l’après-midi, la jôka-machi (ville-château / ville au pied du château). La partie la plus réputée est constituée de trois rues parallèles qui aboutissent sur une grande rue commerçante. Ce quartier est une petite merveille historique qui nous plonge totalement dans le passé grâce à ses nombreux murs blancs, ses façades en bois patinées par le temps, et ses tuiles noires impeccablement préservées. Dans ces trois rues, d’autres anciennes résidences de samouraïs ou de marchands sont à visiter. Je précise que l’accueil y est très chaleureux, que les gardiens sont toujours enchantés d’expliquer tout plein de choses surtout si on parle un peu japonais, et que le prix est très bas (100 yens) !
Parmi ces résidences, j’ai choisi celle de Kido Takayoshi, le fils aîné d’un docteur du clan qui a été l’élève de Yoshida Shôin à l’école Meirinkan visitée plus tôt. Kido Takayoshi est parti ensuite à Edo à 19 ans seulement, mais il revient quatre ans plus tard pour soutenir la construction du premier bateau de guerre de style occidental du domaine de Chôshû. Proche du mouvement de résistance anti-shogunat de Tokugawa, il a joué un rôle déterminant dans l’alliance des domaines de Chôshû et Satsuma, puis dans l’établissement du nouvel état à la Restauration Meiji.
Vue de la rue, sa maison semble être un logement de plain-pied tout à fait classique, mais dès que l’on rentre dans la cour arrière, on s’aperçoit qu’il y a un étage dissimulé. Cette astuce visuelle est totalement volontaire, car il était généralement interdit à l’époque Edo d’avoir un étage. L’étage permettait de voir la rue, donc les passants à leur insu, parmi lesquels pouvaient se trouver des samouraïs. Ceci était considéré comme incorrect et inconvenant.

Ancienne maison de Kido Takayoshi
Le fameux second étage caché
La très agréable rue Hagi jôshisen dans la zone de la ville-château, avec ses nombreuses boutiques de Hagi-yaki, la poterie locale.
Les murs typiques du centre historique

La sortie de ce quartier marquait pour moi la fin des visites programmées de la journée, mais le ciel bleu et le temps restant avant de reprendre le train pour Masuda me permettaient de prolonger mon plaisir en vagabondant à vélo dans les splendides rues de la ville. Petite pointe de nostalgie car j’avais l’impression de revivre une partie de mon voyage à vélo de 2016 !
Je recommande absolument le vélo pour la visite (et le soleil !) car tout est magnifique dans la partie nord de Hagi. Une simple rue ressemble à la première photo qui suit, et il y en a beaucoup ! Sur le bord de mer, la plage Kikugahama offre une très belle vue dégagée sur la colline où le château se dressait auparavant, et le retour vers la gare de Higashi-Hagi nous mène au charmant petit port découvert par hasard. Je ne dirai qu’une seule chose pour conclure : Hagi est un joyau rare et très méconnu, n’hésitez pas une seconde pour l’ajouter à votre planning !

J’ai pédalé des dizaines de minutes dans des rues aussi belles que celle-ci !
La colline où se trouvent les ruines du château
Près du petit port de Hagi, une ville ayant définitivement un charme fou !