Après une merveilleuse journée ensoleillée pleine de visites à Hagi, me voici de nouveau au départ de mon hôtel de Masuda pour me rendre à Tsuwano, une petite ville d’environ 7000 habitants nichée dans une vallée tout au sud de la préfecture de Shimane. Le ciel est dégagé, le soleil brille déjà, et la douceur de cette fin décembre est parfaite pour une nouvelle journée de découverte. D’après mes recherches, Tsuwano a tout pour me plaire : des lieux très variés, une petite ville entourée de montagnes, un sanctuaire Inari, des traditions préservées,… et même un magasin de thé tenu par un Français ! Je n’ai pas trop lu en détail pour découvrir au maximum sur place, et c’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que j’attends de sortir du train et de poser le pied à Tsuwano.

A la sortie de la gare, une vieille locomotive s’impose à notre vue. Le modèle D51 est un type de locomotive à vapeur construite par les chemins de fer du gouvernement japonais de la fin des années 1930 au début des années 1950. Celle-ci fait partie des 174 encore conservées au Japon. Produite en temps de guerre, certaines pièces d’acier étaient remplacées par du bois, comme les marchepieds ou encore la soute à charbon. Son surnom est namekuji-gata, « en forme de limace » !
Dès les premiers pas dans la ville, je suis happé par le charme des vieilles maisons en bois et de leurs tuiles rouges. Je croise les habitants qui discutent entre eux, accrochent les décorations pour le nouvel an au-dessus de leur porte, vont faire les derniers achats ou commandes pour les fêtes qui approchent,… Il y a peu de touristes à cette période hormis quelques familles japonaises, et je me sens au milieu d’un endroit vivant et naturel, comme je les aime. Je traverse la voie ferrée et je me dirige vers la forêt dans laquelle se trouve ma première visite.






Après une jolie petite pente pour dégourdir les jambes qui ont bien pédalé la veille, me voici dans une clairière aménagée où se trouve la chapelle Sainte Marie Otome Tôge (le Col de la Vierge), un bâtiment commémoratif en mémoire des martyrs chrétiens de Tsuwano.
En 1868, première année de la Restauration Meiji, une loi fut votée pour interdire le christianisme, déjà fortement réprimé auparavant. 3394 chrétiens, descendants des chrétiens cachés pendant les 250 ans de la période Edo, furent arrêtés à Nagasaki et envoyés à travers le Japon pour être torturés afin qu’ils renoncent à leur foi. 154 l’ont été à Tsuwano dans l’enceinte du temple Korinji, et 37 en sont morts. L’un de ces martyrs, Yasutaro, était enfermé dans une cage de 90cms de côté et plongé dans l’eau glacé de l’étang. Il dit qu’il avait pu tenir plus longtemps grâce à l’apparition de la vierge Marie qui venait lui parler et le consoler la nuit.
Même si l’histoire est terrible, le lieu a une atmosphère très calme, presque apaisante. J’ai eu la chance de rencontrer ce matin-là deux religieuses et de pouvoir échanger avec elles. L’une d’elle a passé un an au Bénin et appris des bases de français là-bas, elle était très heureuse de pouvoir discuter un peu avec moi en français !




Après la descente par le même chemin qu’à l’aller, je remonte dans la forêt quelques centaines de mètres plus loin pour me rendre au temple Kakuozan Yomeiji. Fondé en 1421, c’était le temple principal de la secte bouddhiste Sôtô, et des centaines de moines y venaient pour étudier. Devenu progressivement temple familial des seigneurs de Tsuwano, il abrite dans son enceinte de nombreuses tombes de ces seigneurs ainsi que celle du célèbre écrivain Mori Ôgai.
L’immense toit de chaume est très impressionnant, et sa visite est intéressante grâce aux nombreux couloirs et salles qui regorgent de peintures, sculptures, portes décorées, montrant la richesse des familles qui l’occupèrent pendant plusieurs siècles. Le jardin japonais privé du temple est magnifique, avec la montagne comme fond et la source qui en vient directement.





Je continue ensuite à visiter la partie ouest de la ville en allant au sanctuaire Taikodani Inari Jinja. Ce sanctuaire a été construit en 1773 afin de protéger le château de Tsuwano et d’apporter la prospérité aux habitants de la ville. Il se situe justement à mi-hauteur, entre la ville et le château, et fait partie des cinq plus importants sanctuaires Inari du Japon.
Pour s’y rendre, on peut emprunter un chemin typique des sanctuaires Inari à flan de montagne. Un millier de portiques torii serpentent de la ville au sanctuaire, offrant une promenade mystique dans une très belle luminosité matinale et ensoleillée. Il me faut seulement une quinzaine de minutes de montée pour arriver au bâtiment principal malgré les nombreux arrêt-photos, et je tombe en pleine cérémonie avec de la musique de gagaku, les sons des cloches secouées par les visiteurs qui se recueillent, les tapes dans les mains avant la prière, quelques cris d’enfants… Le sanctuaire n’est pas bondé, mais l’approche du nouvel an avec son lot de porte-bonheurs à rapporter et acheter entraîne une sorte d’effervescence joyeuse et colorée qui me ravit. J’aime vraiment les sanctuaires !











Après avoir profité de cette superbe ambiance pendant de nombreuses minutes, je poursuis dans la même direction pour trouver le chemin de randonnée qui mène aux ruines du château de Tsuwano. Il y a un télésiège qui permet de se rendre directement en haut de la montagne, mais avec ce beau temps je préfère monter à pied par la forêt et économiser les 700 yens du billet pour m’offrir une douceur au magasin de thé l’après-midi ! Le chemin est bien entretenu et la balade très agréable, mais la pente est assez rude. Il vaut mieux être un peu préparé pour cette demi-heure de montée.



Arrivé au sommet de cette petite montagne, je découvre à la fois les ruines du château et le magnifique panorama sur la vallée de Tsuwano. Construit en 1282 par Yoshimi Yoriyuki pour défendre le domaine contre d’éventuelles nouvelles invasions mongoles (les deux tentatives de 1274 et 1281 avaient marqué les esprits des Japonais), il fut dirigé par son clan jusqu’en 1600. La défaite du clan Môri, auquel le clan Yoshimi avait juré fidélité, à la bataille de Sekigahara (voir article sur Hagi) mena à la perte du domaine de Tsuwano. Il revint à Sakazaki Naomori, un des généraux de Tokugawa Ieyasu, qui rénova et aménagea le château tout en construisant un nouveau donjon externe et en transformant la ville en ville-château jôka-machi. A noter que la résidence du daimyô et les bureaux administratifs étaient situés au pied de la montagne, afin d’éviter les difficultés liées aux sentiers escarpés.
En 1616, le clan Yoshimi connut sa fin suite à « l’incident de Senhime ». Les explications divergent, mais il se dit que Tokugawa Ieyasu avait promis la main de sa petite-fille Senhime (Dame Sen) à celui qui la sauverait lors du siège du château d’Ôsaka. Sakazaki Naomori, récent nouveau seigneur de Tsuwano, la sauva des flammes. Soit elle refusa sa main à cause d’une brûlure ayant marqué le visage de son sauveur, soit Ieyasu changea d’avis, et elle fut mariée à un autre. Sakazaki Naomori décida de l’enlever avant son mariage, mais Ieyasu eut vent de son plan et le fit tuer ou il dut se suicider par rituel de seppuku.
Ce fut donc le clan Kamei qui dirigea le château de Tsuwano jusqu’à sa destruction en 1878. En effet, le gouvernement japonais vota une loi en 1871 afin de couper avec le passé médiéval et de rentrer dans la modernité, entraînant la destruction massive des châteaux. A la fin de la période Meiji, il ne restait que 19 châteaux avec leurs donjons originaux contre 186 au début de cette même période !






Après cette matinée très riche en histoire et en découvertes, je redescend de la montagne par le sentier emprunté à l’aller, puis par le Taikodani Inari Jinja en profitant une nouvelle fois du millier de torii. Après avoir grimpé dans la forêt pour chacune des quatre visites matinales, il est temps de regagner le centre et de trouver un endroit pour me restaurer. C’est chose faite au très mignon restaurant Minoya, où j’opte pour le menu Shikotama udon omusubi teishoku, soit un bol de nouilles avec plein d’ingrédients locaux et deux onigiri, le tout très bon et servi avec un grand sourire !
Ensuite, direction le Tsuwano Japan Heritage Center pour en découvrir un peu plus sur la ville, notamment sur la rue Tonomachi et sur les commerces ouverts ce jour-là. Mais grosse surprise, j’ai passé près d’une heure à parler avec une employée et contempler le Tsuwano Hyakkeizu dont je n’avais pas du tout entendu parler auparavant !
Pendant l’ère Meiji, Kamei Koretsune demanda à ce qu’un ancien serviteur de Tsuwano créé une série de peintures représentant les endroits remarquables du domaine. Ce fut Kurimoto Satoharu, artiste et ancien responsable de cérémonie du thé, qui s’en chargea. Il parcourut Tsuwano en dessinant des esquisses d’endroits, coutumes, plats,… pour créer le Tsuwano Hyakkeizu par la suite (série de 100 vues de Tsuwano). Son travail est absolument impressionnant, et de nombreux paysages sont toujours observables de nos jours, montrant toute la détermination des habitants de la ville pour maintenir Tsuwano au plus proche de ce qu’elle était à cette époque.
Je remercie tout particulièrement Hazuki Matsuda, l’employée du Centre qui parle un français impeccable et avec qui j’ai passé un moment agréable et passionnant à découvrir cette œuvre et les coutumes de Tsuwano (et à papoter de tout plein d’autres choses). Elle m’a aussi fourni des documents que j’utilise pour rédiger cet article, proposé des réductions pour les commerces, et présenté directement au magasin de thé où je comptais aller !
Il y a également d’autres choses exposées au Centre, comme les costumes des danses populaires de la ville et ceux de la danse du Héron blanc (sagi mai), qui ne se perpétue qu’à Tsuwano.








Enfin me voici dans la fameuse rue Tonomachi, la rue principale de Tsuwano et un de ses symboles. De magnifiques maisons, d’anciennes résidences de samouraïs, des entrepôts aux murs blancs, une église catholique, une ancienne école, un canal rempli de carpes koi et bordé d’iris fleuris en juin, des magasins et restaurants de qualité proposant des produits et des mets locaux… un véritable petit paradis de plusieurs centaines de mètres, idéal pour ressentir ce que pouvait être la vie japonaise dans une ville-château cachée au creux d’une vallée.
Je vous laisse en profiter avec les dernières photos, mais un dernier petit arrêt s’impose avant à Kômien Kamiryô Chaho, le magasin de thé tenu par Adrien et son épouse japonaise. La partie salon de thé est extrêmement agréable, et j’ai pu y déguster la spécialité : le zara-cha. Il s’agit d’un thé à base d’une plante cultivée localement, le kawaraketsumei, qui a de nombreuses vertus pour le corps. Cette boisson est bue à Tsuwano depuis l’époque Edo ! J’ai également pris une pâtisserie maison à base de cette même plante, un parfait petit goûter au calme après une journée de visites passionnantes. J’ai eu la chance de pouvoir échanger un petit moment avec Adrien, une discussion vraiment passionnante qui aurait pu se prolonger longtemps si l’heure de mon train n’approchait pas si vite ! Un grand merci pour ce moment, et au plaisir de se rencontrer à nouveau !
C’est sur cette nouvelle magnifique journée que s’achève ce petit tour de cinq jours à San’in. J’attendais ce voyage avec impatience, et j’ai été plus que ravi par toutes ces visites et ces rencontres. Maintenant, c’est à vous de vous lancer pour découvrir cette splendide région !












