Mercredi 25 Août
Cela fait bien longtemps, chers lecteurs curieux et impatients, que je ne vous ai point conté mes récentes aventures au Japon. De retour à Fuji, ma première ville d’accueil, je n’ai pas vraiment fait de nouvelles visites ou rencontres. J’ai profité de chaque jour pour me replonger dans mes cours de japonais, quelques peu oubliés au fond de ma valise depuis Kyoto, et pour me reposer pendant la chaleur de l’été japonais. Depuis la mi-mai, il y a eu tout juste une semaine où la température est passée en dessous de 25°C. En général, il fait 26-27°C la nuit et 35-36°C la journée, avec des moments un peu plus chauds selon les villes et les périodes. La température ne baisse pas du tout, et cela dure depuis trois mois : c’est assez difficile à supporter… Courage !
Rien de nouveau n’étant arrivé à Fuji, je vais vous parler des quinze premiers jours d’août, et essentiellement de la première semaine passée à Hiroshima pour assister aux commémorations du bombardement atomique de 1945.
Hiroshima est une très jolie ville, où les gens sont accueillants, ouverts, et bien plus lucides que beaucoup d’entre-nous. La période où j’y suis allé est extrêmement intéressante, car j’ai appris de nombreuses choses que les livres ne racontent pas, et fait des rencontres inoubliables … Inoubliables comme tout ce que j’ai maintenant vu de mes propres yeux, des images, et même des mots importants pour l’être humain : il faut voir tout cela par soi-même, avec ses yeux et son cœur, pour vraiment comprendre l’horreur de la Bombe atomique.
Après ces premières photographies, je vous dirai ce qui a été pour moi le plus important.
Dôme Genbaku

Statue de la paix dédiée aux enfants
Cénotaphe du parc de la paix
Le dôme Genbaku avant la Bombe
Les grues (tsuru), symbole de paix pour les enfants
Horloge de la paix – Combien de jours depuis la Bombe, combien de jours depuis les derniers essais nucléaires dans le monde
Maquette de l’explosion : Emplacement de l’explosion – Hiroshima après
Montres d’une victime arrêtée par l’explosion – 8h15

Mur de la Banque d’Hiroshima avec l’ombre d’une victime marquée par l’explosion
Le Dôme Genbaku (mot signifiant « Bombe atomique ») est le symbole d’Hiroshima. Il l’était également avant, magnifique bâtiment moderne trônant fièrement au bord de la rivière principale de la ville, et l’est toujours maintenant, bien que détruit depuis soixante-cinq ans. Pourquoi ce bâtiment a-t-il résisté à la Bombe alors qu’il se trouvait à quelques centaines de mètres de l’explosion ? Uniquement parce que la Bombe a explosé en l’air et que le Dôme se trouvait presque à la verticale au-dessous de celle-ci.
Comme vous pouvez le constater sur ces clichés, j’ai, en bon touriste-visiteur-pacifiste, photographié les montres de victimes de la Bombe arrêtées à l’heure de l’explosion. J’aimerai vous expliquer l’évolution et la différence des points de vue entre les survivants et nous-mêmes.
En premier lieu, j’ai tout de suite été marqué par cette image si saisissante : le temps arrêté par la Bombe, la fin d’une ville, de si nombreuses vies, l’anéantissement total de toute forme d’évolution, le temps y compris. Cela semble si évident…
Mais ce qui ressort des discours des survivants et de cette ville, c’est que la Bombe, même si elle est la pire des horreurs, appartient maintenant au passé. Le temps n’est pas arrêté, il continue de tourner, les gens vivent, et bien que tout leur ait été retiré à partir de ce jour-là, bien qu’ils n’oublieront jamais, ils veulent vivre pour empêcher que cela ne se reproduise.
Dans le jardin du mémorial de la Paix, on peut voir de nombreux objets, des arbres devenus noirs à cause de la Bombe, le squelette du Dôme Genbaku, les gens apportant des grappes de grues multicolores en origami (art du pliage japonais) à la mémoire des enfants,… Et nous, nous photographions tout cela comme une vision de 1945, un arrêt sur image, la fin d’Hiroshima. Que nous sommes idiots, nous, les touristes, qui croyons tout comprendre grâce à notre pouvoir de voyager où bon nous semble et de tout voir…
Cérémonie de commémoration du 6 août 1945
Ban Ki-Moon, Secrétaire général des Nations-Unies
Survivant de la Bombe – Isao Aratani
Les lanternes le soir du 6, lâchées sur la rivière avec des messages de paix
Dome Genbaku
Après la cérémonie de commémoration, le 6 août, des survivants de la Bombe (étant à moins de 3 kilomètres de l’explosion et ayant vu la Bombe ce jour-là) ont organisé une discussion en anglais pour les étrangers, puis une possibilité de leur poser directement des questions. C’est alors que j’ai compris que je faisais fausse route.
Lors de cette discussion, j’ai appris par exemple que de nombreuses personnes d’Hiroshima s’étaient suicidées, car elles ne comprenaient pas que leurs enfants soient morts et pas eux… J’ai également découvert que beaucoup de personnes étaient mortes juste après avoir bu de l’eau, une réaction par rapport à l’effet de la Bombe sur le corps humain, et que les survivants qui leur avaient donné de l’eau en font encore des cauchemars. Beaucoup sont aussi morts après avoir sauté dans la rivière, n’ayant pu remonter, toujours à cause de l’eau. Enfin, les survivants ont révélé que les personnes ayant été exposées à la Bombe le cachaient, car ils étaient discriminés. Ils ne l’ont jamais dit, et ce sont des cicatrices sociales invisibles qui perdurent au Japon, une sorte de honte d’avoir été atteints. Les victimes sont touchées personnellement, ce qu’a dit une des survivantes : « Nous avons tous pensé que l’impact de la Bombe était sur notre propre maison, tellement l’impact, le souffle, l’éclair puis le noir, la destruction était importante. C’est pourquoi chaque personne a son histoire, personnelle et différente, mais si importante…».
Par rapport à l’arrêt du temps, j’ai compris mon erreur en écoutant Isao Aratani, un des quatre survivants que nous avons eu la chance de rencontrer. La fin d’Hiroshima en 1945 ? Pas du tout ! La vie a fait son chemin depuis.
Quand nous voyons un arbre brûlé et noir depuis sa mort le 6 août 1945, les survivants voient un arbre leur ressemblant, atteint mais toujours debout, noir mais verdoyant dans sa sève, dans ses racines, dans son cœur. Quand nous voyons le Dôme détruit, squelette métallique, exemple de la destruction d’Hiroshima, les survivants y voient un symbole qui a résisté à l’horreur et au temps, mort en tant que bâtiment mais vivant car debout et regardé, égal à tout un chacun, toujours là pour que les gens comprennent ce qu’on ne doit jamais reproduire. Quand nous voyons des gens apporter des grues origami à la mémoire des enfants morts, ces personnes les apportent pour que ces enfants continuent à vivre et nous content ce qu’ils ont vécu. Pour nous, Hiroshima est le symbole de la mort, mais pour eux Hiroshima est la plus vivante des villes de ce monde.
Nous voyons la fin quand les habitants d’Hiroshima pensent à la vie. Nous parlons d’horreur et eux l’ont vécue. Nous nous disons convaincus et eux agissent. Comme d’habitude nous avons été loin et le sommes toujours, mais eux ont été au cœur et font tout pour que cette mémoire survive.
Je le dis sincèrement : SEULS les gens d’Hiroshima et de Nagasaki peuvent nous guider dans un monde sans destruction atomique. Je vous en prie, écoutez-les !
« Depuis la Bombe A, combien d’argent a été dépensé pour créer des armes dans le monde ?
Si nous avions utilisé cet argent pour aider les gens dans le besoin, combien serait beau le monde d’aujourd’hui… »
Isao Aratani
Vieux tramways d’Hiroshima

Le Jésus de la cathédrale d’Hiroshima (un côté très Woodstock)
Fontaine du Musée d’art d’Hiroshima
Sanfrecce Hiroshima
Jardin chinois Yuhua

Shukkei-en 



La réalité du jardin, au milieu de la ville

Monument pour les victimes de la Bombe (l’eau) 
Château d’Hiroshima

Mais Hiroshima n’est pas intéressante que pour la Bombe ! Cette ville abrite de nombreux endroits intéressants à visiter, et a de bonnes équipes de baseball et de football (que je suis allé voir jouer contre Osaka).
Une des plus agréables idées de cette ville est la conservation de l’usage du tramway, et surtout la cohabitation des nouveaux tramways écologiques et de vieux tramways, eux aussi survivants de la Bombe de 1945. Comme vous pouvez le voir sur les photographies, cela donne un charme fou aux transports en commun habituellement bondés du Japon.
J’ai été un peu surpris de découvrir une cathédrale (donc un bâtiment catholique) à Hiroshima, qui a été érigée par un prêtre français survivant de la Bombe. La cathédrale en elle-même n’est pas franchement belle et intéressante, et le Jésus derrière l’autel a des faux-airs de Woodstock, mais la cathédrale rappelle à la fois que les catholiques portugais étaient les premiers à faire des échanges commerciaux avec les Japonais il y a déjà plusieurs siècles, et qu’une arme telle que la Bombe atomique ne fait aucune distinction de foi, d’origine, etc. Elle détruit tout ! Par ailleurs, je pense qu’il faudrait un jour que les gens comprennent qu’il en est de même pour la paix : elle n’est possible que si nous la créons en arrêtant de faire des distinctions entre tous, en bons égocentriques que nous sommes. Nous ne l’aurons qu’ensemble et pas chacun dans notre coin à vouloir l’imposer aux autres.
Le petit jardin chinois ne souffre pas la comparaison avec le grand jardin japonais Shukkei-en (« en » veut dire jardin, donc jardin Shukkei), mais il n’en est pas moins très beau et reposant. Le Shukkei-en est vaste et magnifique, et il vous fait oublier la ville qui l’entoure, comme vous pouvez le constater en image. C’est encore une fois la grande qualité des villes japonaises que je souhaite souligner : l’espace est ingénieusement utilisé de façon à pouvoir trouver un coin de nature et de la tranquillité un peu partout.
Près du centre-ville s’élève le château d’Hiroshima, tour au centre d’un parc abritant un grand sanctuaire shinto. Entièrement reconstruit à l’identique (au niveau visuel, car le matériau utilisé est du béton armé) après sa complète destruction par la Bombe, il donne à la ville un côté surprenant, structure d’aspect ancien dans une ville totalement reconstruite.
Enfin, un des endroits à ne surtout pas manquer pour les amateurs d’art : le musée d’art de la ville d’Hiroshima. Spécialisé dans les œuvres européennes récentes, il y a une collection de tableaux magnifique, et même si l’on ne trouve qu’une ou deux œuvres pour chaque peintre, le nombre d’artistes célèbres représentés là-bas est absolument incroyable. Voici par exemple la liste de mes tableaux préférés, ainsi que la liste des peintres ayant au moins une toile en ces lieux :
– Combat de cerfs dans la neige – Courbet
– L’arbre tordu – Cézanne
– Le jardin de Daubigny – Van Gogh
– Le hameau sous la neige – de Vlaminck
– Paysage dans la neige – de Vlaminck
– Jeune fille en vert dans intérieur rouge – Matisse
– Rue de Montmorency – Utrillo
– Portrait de jeune femme à la blouse bleue – Modigliani
– La Roumaine – Kisling
– Fleurs – Kisling
Autres peintres dont on peut voir les toiles :
– Sisley, Degas, Delacroix, Corot, Manet, Monet, Morisot, Maillol, Signac, Seurat, Toulouse-Lautrec, Gauguin, Bonnard, Picasso, Derain, Braque, Léger, van Dongen, Soutine, Chagall, Foujita
Ile de Miyajima
L’île de Miyajima (« l’île sanctuaire ») est considérée comme l’un des trois plus beaux sites du Japon (notamment lorsque j’y étais … Je plaisante !!!), et est jumelée avec le Mont Saint-Michel, qui est le site touristique français le plus visité par les Japonais. Il est vrai que tout est magnifique là-bas, si ce n’est les ferrys qui déchargent des groupes de touristes bruyants et irrespectueux de toute culture et présence insulaire.
L’arrivée en bateau est très agréable, et comme j’y suis allé de bon matin, peu de monde encore était arrivé dans cette île extraordinaire. Les quelques personnes présentes à mes côtés se sont tout de suite précipitées dans la rue principale du village où pullulent les magasins de souvenirs et les petits restaurants, tandis qu’armé de mon sac-à-dos et de mon envie d’être seul, je me faufilais dans les ruelles étroites pour aller voir les petits temples que personne ne se donne la peine de remarquer.
Les Japonais ont réussi à maintenir cette île dans un aspect très naturel, réduisant les coins touristiques aux abords du célèbre sanctuaire d’Itsukushima et au centre du village. J’étais parfois très gêné de rencontrer des habitants de l’île, car je passais devant chez eux en regardant partout, et je ne me considère tout de même pas comme toutes les personnes qui viennent en groupe à l’étranger comme s’ils allaient au supermarché de leur ville. Bien sûr, la plupart ont monté un petit commerce et vivent grâce aux touristes, mais avoir une maison dans un coin magnifique et n’être jamais en paix, toujours assailli par d’irrespectueuses personnes qui fourrent leur nez partout et veulent tout acheter… Personnellement, cela me gênerait.
Les daims en liberté dans toute l’île
Pagode dans la forêt
Sculpture sur bois dans le Senjokaku
Peinture dans le même temple
Machine pour fabriquer les Momiji-manjû (gâteaux fourrés à la pâte de haricot rouge en forme de feuille d’érbble)
Sanctuaire Itsukushima

Lieu de prières
Escaliers et vieil arbre
Pagode à un étage
Statue de moine pélerin
Les peintures et sculptures des temples, les coins de nature isolés, le célèbre Itsukushima-jinja (jinja veut dire sanctuaire shintô) dont le torii donne, le matin, l’impression de flotter sur l’eau, les daims en liberté comme dans l’ancienne capitale Nara, les pagodes au milieu des arbres, le Mont Misen dont l’ascension en pleine nature est possible,… Tout cela est magnifique ! L’impression que l’on a en marchant au milieu de ce paysage idyllique n’est pas descriptible : cela fait partie des choses qu’il faut expérimenter et non tenter de raconter.
Des centaines de Jizo bosatsu, ces petites statuettes en pierre que l’on trouve dans les cimetières, nous regardent gaiement, et remplissent les abords des temples et du début de la montée du mont Misen. Certains portent des vêtements rouges, chose que j’avais déjà remarquée et que personne n’avait jusqu’alors su m’expliquer. La signification est pourtant simple : les parents qui ont perdu leur(s) enfant(s) prennent soin de l’image des Jizo bosatsu, en mettant des vêtements comme pour les enfants, comme s’il s’agissait des leurs.
Jizo Bosatsu 
Vue sur l’ensemble du grand sanctuaire
Pagode du temple
Cave avec 100 différentes statues de Bouddha – il faut faire une prière devant chacune d’entre-elles
Jizo Bosatsu
Début de l’escalade du Mont Misen sur l’île
Vues du sommet du Mont Misen 

Le Mont Misen peut être grimpé par deux chemins différents. Le premier est en pleine nature, le second commence par un chemin dans un parc et se termine par le petit téléphérique qui mène jusqu’au sommet. Vous me connaissez : j’ai pris le chemin en pleine nature ! Eh bien, passer du niveau de la mer à 600m d’altitude en trois kilomètres, c’est assez rude, surtout lorsque le chemin est en réalité un escalier de trois kilomètres zigzaguant dans la forêt avec des marches bancales et parfois hautes de quarante ou cinquante centimètres ! Il m’a fallu deux bonnes heures pour arriver au sommet…
En chemin, je commençais à m’étonner : je ne croisais que des personnes qui descendaient ! Maintenant je comprends pourquoi, même si la descente d’escaliers de ce type n’est pas de tout repos. Le panorama est magnifique vu d’en-haut, mais je n’ai malheureusement pas pu y rester longtemps car le temps se couvrait et j’étais assez fatigué. J’ai juste croisé un groupe de Français qui, au milieu de cette merveilleuse nature, ont râlé sans discontinuer sur le fait qu’il n’y avait pas de distributeur automatique de boissons ! Ah, il vaut mieux que je m’arrête là … A bientôt, chers lecteurs, peut-être en direct de ma chambre réservée à Kyoto (^_^)
Daimonji matsuri – des caractères japonais géants enflammés sur les montagnes entourant Kyoto (16 août)

Avec le monde fou présent à cette fête, on voit à peu près ça ! Héhé…
Château d’Odawara, entre Fuji et Tokyo
Mes cours de cuisine française : 29 élèves!

Essai de tarte aux pommes pour le prochain cours
Fleurs du Mont Fuji
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